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Chandeleur
© Marie-Jeanne Bucher-Isenmann, février 2006

 

Souvenez-vous de cette histoire de la Nativité : Marie est sur le point d'accoucher. Joseph ne sait pas comment l'aider, alors il va demander de l'aide. Personne ne répond présent à part une jeune fille sans mains qui est prête à le suivre et à aider Marie. Lors de l'accouchement les mains repoussent.
La jeune fille a donc le rôle de la sage-femme auprès de la Vierge Marie. C'est aussi elle qui l'accompagne à son retour de couches 40 jours plus tard. L'histoire nous dit aussi qu'à ce moment une autre femme au nom de Salomé a voulu vérifier si la Vierge était vraiment vierge. Mais au moment où sa main s'est approchée de l'hymen cette main s'est desséchée. La source de ce récit est le protévangile de Jacques.
Dans la chanson de tradition bretonne la jeune fille est aveugle et privée de bras. Elle aide Marie à accoucher. Pour la remercier Marie lui annonce qu'elle sera une sainte au paradis et que sa fête sera avant la sienne.

En effet le 1er février nous fêtons la Ste Brigitte (la Grande) celtique et la fête d'Imbolc qui est la fête du printemps. Ce jour est clairement cité et confirmé dans l'ensemble des dictons relatifs au calendrier agraire. Quand au 2 février nous fêtons la Chandeleur et la Marie des Lumières : La Vierge Marie (purification de la Vierge et la présentation de l'enfant Jésus au Temple).

Cette histoire et la chanson de tradition bretonne est liée au conte " La jeune fille sans mains " de Grimm (KHM 31 ; AT U 706). Dans certaines versions la jeune fille porte le nom de Anastasie ou Brigitte. Toujours dans ce conte la jeune fille doit quitter le pays. Quand son mari la retrouve finalement elle accepte de retourner au pays avec lui et sur son passage la terre reverdit.

Cela rappelle la légende de Brigitte - La Brillante - née un 1er février et meurt également un 1er février en l'an 523. Elle est née en Irlande d'un père adultère. Sa mère est une esclave qui s'est fait chassée par sa maîtresse quand celle-ci a découvert sa maternité. Malgré les dires des sages : ce bébé sera une Sainte ! L'esclave accouche d'une fille qui est appelée Brigitte. Son père en devenant vieux la fait revenir auprès de lui. Elle est tellement belle qu'elle est sollicitée par les jeunes gens. Comme elle veut rester vierge elle prit le Seigneur de lui faire cadeau d'une infirmité. Elle perd un œil et devient si laide que plus personne ne la remarque. Elle peut donc se faire religieuse. Au moment de recevoir son voile elle se penche pour baiser l'escalier sec et vieux en bois menant à l'autel. Et voilà que le bois se met à reverdir. Brigitte retrouve son œil et sa beauté.

La vie latine de Ste Brigitte remonte au 7ème siècle et elle est toujours associée à la Vierge Marie dès le texte le plus ancien.

Une vieille tradition paysanne nous dit que le 2 février est le jour où l'ours sort de son hibernation à la condition que la lune soit noire ou cachée par le mauvais temps. Si la lune est claire alors l'ours retourne dans sa tanière pour 40 autres jours.

L'objectif, le but du rituel magique de faire des crêpes est de favoriser la lune noire et l'arrivée du printemps et donc de la fécondité. Ainsi la lune est recrée; en fabriquant une pâte de couleur lunaire, la mettre dans un récipient de forme lunaire - ronde- et la faire noircir en la cuisant tout en ayant dans la poche ou dans la main gauche un symbole de fécondité. Il faut faire tourner la crêpe (donc l'image de la lune). La première crêpe ira sur l'armoire et y restera toute l'année. Si elle ne moisit pas alors la future récolte aussi sera préservée de la moisissure.

N'est-ce pas fabuleux que le mot " ourse " ne désigne pas seulement la femelle de l'ours mais aussi les menstrues. Et les menstrues font à nouveau leur apparition. Selon la loi juive d'après Lévitique 12, une mère qui accouche d'un garçon est considérée impure pendant 7 jours et doit attendre la purification de son sang pendant 33 jours ce qui fait un total de 40 jours. ce qui représente tout un cycle lunaire. La Vierge Marie ne pouvait donc pas pénétrer dans le sanctuaire et présenter son fils Jésus avant cette période.

Ces 40 jours représentent aussi le temps après le solstice d'hiver. Temps pour la terre à se préparer à une nouvelle fécondation (le Printemps).

En Amérique la fête de la Chandeleur n'existe pas. Par contre ils fêtent ce 2 février le Groundhog Day c'est-à-dire le nouvel an des marmottes. C'est la fin de l'hibernation. Si le jour est nuageux le printemps sera précoce, si le jour est ensoleillé l'hiver dure encore 6 semaines. Une marmotte qui sort de son terrier le 2 février retourne hiberner si elle voit son ombre. Mais cela est peu probable : la marmotte ne sort de son hibernation qu'à partir de la fin mars. On suppose que cette légende autour du Groundhog Day a été importée par les premiers colons venus d'Europe. Ils ont probablement remplacé l'ours par la marmotte.

Pourquoi le mot Chandeleur ?

Ce mot vient probablement du mot chandelle. Ces chandelles, bougies, lanternes qui étaient forts visibles lors de la procession de la présentation au Temple et de la purification de la Vierge. Et n'oublions pas la Chandeleur marque aussi l'ouverture de la période de Carnaval.

Récapitulons :

Le 2 février est la Chandeleur et la présentation de l'enfant Jésus au Temple. Nous nous rappelons donc 2 événements ce jour. La Chandeleur est une fête agraire ayant pour but le renouveau de la nature, l'annoncée du printemps ritualisée par les crêpes. D'autre part nous avons un événement religieux juif : la présentation de l'enfant Jésus au Temple et donc indirectement par les relevailles de Marie.

Je me suis intéressée d'un peu plus près à la dénomination complète de ce 2 février. D'après certains calendriers il s'agit de la Fête de la Marie des Lumières, nom donné à la Vierge Marie. Pourquoi " Marie des Lumières " ? Et le mot Chandeleur est apparemment en lien avec le mot chandelle, cierge. Y-aurait-il un lien entre " Marie des Lumières " et la " Chandeleur " autre que le lien des relevailles, déjà cité ?

Au 6ème siècle le pape Vigile a décrété que le 2 février la Vierge serait honorée tous les ans. Et qu'elle porterait à la main un cierge béni. Mais déjà un de ses prédécesseurs au 5ème siècle le pape Gélase 1er a associé la fête des chandelles à la présentation de Jésus au temple ainsi qu'à la purification de la Vierge. L'histoire nous dit même que c'est ce même pape qui a instauré la distribution de galettes de farine cuite (crêpe ?) aux pèlerins arrivant à Rome. En tous les cas ces deux papes Gélase 1er et Vigile ont utilisé, détourné une date, modifié ou réhabité une fête romaine qui a un rapport avec des chandelles et une femme, pour en faire une fête chrétienne.

La fête chez les Romains se passe durant les premiers jours de février pour honorer la déesse Februa (dans la mythologie étrusque, mais appelée Junon chez les Romains), mère du dieu Mars. Durant ces jours ils illuminent la ville avec tous les cierge, torches, chandelles pour obtenir l'assurance de la victoire sur leurs ennemis par l'intermédiaire de Februa. Cette fête se passe tous les 5 ans. Et cet intervalle s'appelle un lustre. Lors de cette fête est également célébrés Pluton et les autres dieux infernaux. Une grande proportion de femmes est active lors de cette fête en mémoire de Proserpine. Pour mémoire : Pluton est tombé amoureux de Proserpine, il l'enlève et en fait sa femme. Mais sa mère la cherche partout, avec des torches et des cierges allumés.

Mais qui est ce dieu Mars ?

La déesse Junon a enfanté Mars toute seule sans l'aide de son époux Jupiter. Junon est jalouse de lui car il a enfanté Minerve qui a jailli de sa tête. Junon s'adresse à Flore - déesse des jardins et des champs cultivés. Elle lui donne une fleur magique qui au moindre attouchement rend la femme féconde. Elle donne naissance à Mars qui a été élevé par Priarpe - dieu de la fertilité, protecteur des jardins et des troupeaux. Et c'est avec Priapre que Mars apprend la danse et autres exercices du corps qui ne sont que des préludes à la guerre. L'histoire nous dit aussi que Mars est tombé amoureux de Minerve. Il choisi une intermédiaire la vieille - Anna Peronna, déesse locale - qui le dupe en se faisant passer pour Minerve lors d'une rencontre nocturne. Mars est le dieu agraire aidant les paysans à défendre leurs cultures et troupeaux. On lui consacre donc tous les animaux que les paysans craignent à la campagne en particulier le loup. Le pivert - annonciateur de pluie - est l'animal favori de Mars.

Mais Mars est surtout connu comme le dieu guerrier à l'époque classique. Rien d'étonnant a cela puisque c'est bien au printemps que la saison de la guerre recommence. Et donc nous parlons ici de la jeunesse, du renouveau qu'il faut pour aller à la guerre. C'est au Champ de Mars que durant le lustre se faisaient le recensement et la purification du peuple - appelé lustrum ou lustratio.

Durant le Moyen Age il y a beaucoup de processus de présentation de l'enfant et des relevailles de Marie. Durant l'office les cierges sont bénis et la flamme doit durer toute l'année (aussi en mémoire du Christ qui est La Lumière du Monde). Il fallait revenir de l'église à la maison en veillant à ce que la flamme ne s'éteigne pas : si c'était le cas la personne qui tenait le cierge allait mourir durant l'année. Ces processions passaient également dans les champs et les vignobles.

Quoi qu'il en soit que je regarde sur le plan religieux ou folklorique dans son sens le plus large je peux constater que cette fête de la chandeleur est liée à :
- une purification
- un renouveau

D'après les textes il est rapporté que Marie n'aurait pas eu besoin d'observer la loi, le temps de purification puisqu'elle a donné naissance en étant vierge. Mais Marie nous disent les textes a voulu respecter ce temps car elle est une femme qui a donné naissance à un enfant, même si cette naissance est extraordinaire. Elle a voulu être comme toutes les autres femmes.

Tous les textes concordent sur ce point : c'est à travers une femme que la purification et le renouveau peuvent se réaliser. Chez les irlandais il s'agit de Ste Brigitte qui reverdit le bois. Dans les contes en lien avec ce texte religieux il s'agit également d'une jeune fille à qui les bras, mains peuvent repousser mais également la terre refleurit. Dans la mythologie gréco-romaine nous avons d'une part Proserpine qui passe 6 mois sous terre avec Pluton et 6 mois sur terre avec sa mère. Durant ce temps la terre redevient féconde. Et d'autre part nous avons la vieille qui essaye d'évincer la jeune Minerve auprès de Mars. Certains y voient la vielle année qui se fait chasser par la nouvelle année.

Pour ma part je vais continuer de faire des crêpes ce jour du 2 février mais à partir de cette année je vais allumer toutes les lanternes, bougies, de la maison en espérant que l'hiver, les démons, les mauvais augures vont disparaître durant ces prochains mois. Car c'est le début d'une guerre - celle du temps où l'hiver, la vieille, aimerait avoir le dessus sur le printemps, la nouvelle année, la jeune. Elle se fera sur le rythme de danse et celle-ci ne peut se faire qu'en collectivité, en communauté. Et je me rappelle que la présentation ne peut se faire également qu'en communauté. C'est donc dans la joie et avec les amis que la Chandeleur peut se célébrer.

Je vous souhaite une bonne Chandeleur!

 

Liste des articles

 

 

Conte, Bible et catéchèse

1. Introduction

 

Le collectif Entre Conte, Psychanalyse et Bible, ECPB, a été invité au mois de juillet par l’université St Paul d’Ottawa (Canada) en tant que personnes ressources pour animer la session d’été francophones de la catéchèse portant cette année sur le thème « Imaginaire et catéchèse ».

Notre collectif est né de la rencontre et du travail de trois femmes : Anne Vuistiner – psychothérapeute et psychanalyste jungienne, Véronique Isenmann, théologienne, et moi-même Marie-Jeanne Bucher-Isenmann, conteuse, analyste de conte.

Ce n’était pas la première fois que nous travaillions ensemble, ni la première fois que je donnais de la formation, mais c’était bien la première fois que nous devions assurer un support et une présence continue durant 15 jours et pour une quarantaine de personnes.

De quels horizons venaient les participants à la session? Public mélangé puisque il y avait des responsables de catéchèse, des professeurs de théologie, des formateurs d’adultes, des personnes intéressées par du développement personnel, des thérapeutes et des étudiantes en criminologie … bref un public intéressant et intéressé!

Notre rythme de travail : 2 conférences le matin et des ateliers au choix l’après-midi.

Mes axes de travail :

Est-ce qu’une histoire est vraie ? Est-ce que le conteur raconte ce qu’il voit ? Ou bien raconte-t-il ce qu’il a envie de voir et / ou de raconter ?

Comment transmettre un texte (biblique ou autre) à des enfants, adolescents, adultes ? Comment transmettre ce qui me – en tant que conteuse - touche dans ce texte ?

Le rapport, les liens possibles entre les textes bibliques et les autres textes – contes traditionnels en particulier.

Vous trouverez d'autres informations sur notre travail sur notre site :

www.tsimtsoum.org ou en nous écrivant à ecpb@tsimtsoum.org

2. Former ou conter?

Former des adultes qui racontent mais qui ne sont pas des conteurs et qui n’ont aucune envie de le devenir c’est autre chose que de former des apprentis conteurs. Et être conteuse est-ce autre chose que d’être formatrice ?

Savoir conjuguer le verbe conter avec le verbe former c’est un peu marcher avec ses gros souliers, sac à dos, prendre des photos, cueillir des herbes, champignons, … s’imprégner d’odeurs, s’en mettre plein la vue, … et au retour raconter et être le plus précis possible de telle façon que les amis s’imaginent ce que vous avez vu, senti, entendu ou que vous croyez avoir vu, senti et entendu. Et qu’ils aient envie de vous suivre et de partir à leur tour à la découverte de cet endroit merveilleux pour pouvoir le donner aussi plus loin. Puis finalement les laisser aller seul, se mettre au bord du chemin et les saluer au passage.

L'un des objectifs du séminaire était de faire naître des outils pour conter la Bible en catéchèse. Et pas n’importe quels outils! Non! Des outils portant sur et sortant de l’imaginaire!

Mais qu’est-ce que l’imaginaire ? Voilà un vaste programme, vous vous imaginez!

3. Conter la Bible?

Le plus difficile pour moi était de présenter mes ateliers. Et mes ateliers la première semaine n’ont pas été une vraie réussite. Pourquoi ? Parce que je proposais des exercices (voix, gestuelles, clown, improvisation …) mais sans aucun lien avec la catéchèse, seulement en lien avec l’imaginaire. Donc le côté conteuse avait pris le dessus sur le côté formation. La deuxième semaine ma collègue théologienne et moi-même avons décidé de mettre nos ateliers ensemble et de travailler ensemble. Ce qui a permis de l’ancrage aux exercices que je proposais.

Des rires, des prises de conscience de son propre corps ont pu voir la lumière, le jour grâce à cette collaboration. Et les exercices de « si j’étais … » , de la place du conteur, de faire de l’écriture, des exercices de clown, ont pris vie dans le texte biblique …

Un autre après-midi nous avons abordé le thème des textes difficiles : comment les raconter ? Toutes les histoires ne se terminent pas par une bonne fin. Et que faire de ces textes qui décrivent la violence ? Et la Bible aussi décrit son lot de violences.

Nous avons travaillé avec le conte de Grimm le voleur de fiancée et sur le texte biblique de Juges 19, le crime de Guivéa. Ces textes sont eux aussi disponible sur le site. Nous n’avions pas prévu cela au programme. Mais durant cette deuxième semaine nous sentions que cela devenait important car cette question avait été plusieurs fois posée. Nous sommes entrées en travail avec le groupe, malgré la difficulté du sujet et avons cheminé avec eux et avec les participants de notre atelier.

Et le travail en commun de ces deux textes a permis une vraie mise en route. Ils se sont articulés entre eux, ont pris sens, ont quitté le monde imaginaire et ont rejoint les participantes et les participants au cœur de leur vie. Ainsi nous avions décidé la veille de ce changement d’atelier et l’après-midi quand nous avons commencé à travailler sur ces textes difficiles qui racontent chacun à leur manière le morcellement d’un corps féminin, l'un des participants prend la parole pour nous annoncer le suicide d’une de ses collègues de travail le matin même. Et maintenant? Ce n’est plus de la fiction, ce n’est plus votre imaginaire qui travaille. Il s’agit de quelque chose de réel. A ce moment là que vous apportent les textes ?

Bien des larmes ont pris naissance aux bords de mes yeux, et quelques unes ont coulé le long de mes joues, mais je crois que je n’avais jamais réalisé jusqu’à ce jour l’importance que la communauté a pour moi. Si je suis devenue conteuse mais avant tout analyste des contes c’est parce que je suis portée par une communauté, par une tradition et que je crois en la force de la communion. Communion de foi, communion de gens qui racontent les mêmes histoires, communion de vie et d’espérance.

Si je suis une conteuse et peut-être suis-je avant tout une analyste de contes, c’est peut-être pour continuer de transmettre cette tradition dont je suis issue, pour transmettre la force de vie de la communauté qui m’a portée et qui continue de me porter, afin qu’elle puisse à son tour donner lumière et sens à l’Autre.

Je n’ai rien dit sur le travail de notre collègue psychothérapeute non pas parce que je n’aime pas son travail, bien au contraire. Mais si je n’en parle pas c’est parce que il me semble que les liens entre contes et psychanalyse sont bien connus, comme le sont d’ailleurs les liens psychanalyse et Bible. Mais les liens Contes et Bible – du moins tels que nous les concevons dans notre collectif - ne sont pas si évidents.

J’espère que je vous ai donné envie de mettre vos chaussures pour gravir les montagnes, et si vous préférez rester par ici, venez partager la table avec nous.

Nous nous tenons à votre disposition ….

Marie-Jeanne Bucher-Isenmann : contes@tsimtsoum.org

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