Aujourd'hui Roland Jeanrenaud nous offre une nouvelle aventure pour Noël.

 

LES  COPAINS  DU  CACTUS

 

      Mon nom est Jéhoud.

      J’habite à Béthléhem, seul avec Maman. J’ai douze ans. Je me débrouille comme je peux pour manger et donner un coup de main à ma Mère qui fait des lessives.

      Je dois dire que je ne suis pas souvent à la maison, d’abord parce que cela sent trop la misère et puis parce que je préfère vivre avec mes deux copains, Ishrak dit Rako et Timée, appelé Titi. Notre repère se trouve derrière un gros cactus, dans une grotte naturelle de la falaise. On y est tranquille. Personne ne nous voit, et nous pouvons y cacher nos trésors.

       C’est pourquoi on nous appelle la bande du cactus !

    

 A nous trois, on s’entend bien. On va chaque jour dans la bourgade repérer ce qui s’y passe et y « faire » les poches des riches bourgeois de passage, ou plus hardiment, la bourse des soldats romains assis devant l’auberge. Le soir, on compte nos recettes, on divise les gains, et chacun retourne chez lui pour aider la Mère dont le salaire n’a jamais réussi  à remplir proprement nos estomacs.

       Est-ce que l’on risque quelque chose ? Est-ce que les gens nous poursuivent pour nos chapardages ? Non ! Parce qu’on est prudent et qu’on s’est fixé des règles : On ne touche pas aux poches des habitants de Béthléhem, mais seulement à celles des étrangers, et, comme je l’ai déjà dit, des soldats romains. Cela fait sourire ceux qui nous observent et nous gagne des sympathies bien précieuses. Cela nous a valu aussi des mises en garde, mais, que voulez-vous, qui n'ose rien n'a rien !

     

 C’est alors que les Romains annoncèrent un recensement. Comme chacun craignait un enrôlement dans l’armée ou de nouveaux impôts, tous se tinrent sur leurs gardes de peur des représailles. Nous, la bande du cactus, nous n’étions pas encore en âge d’être inquiétés, mais il nous fallait  rester prudents. On ne savait jamais avec ces soldats.

 

       Seulement voilà ! Ce recensement amena chez nous, un nombre jamais atteint d’inconnus se disant descendants du roi David et en conséquence, aussi de nouvelles escouades de sbires et de surveillants. Une vraie foule. Des gens de toutes sortes. Les hôtels et caravansérails étaient pleins. C’était bien là, pour nous, une aubaine de premier ordre, mais aussi, un danger permanent. Il suffisait en effet, qu’un de nous soit repéré dans sa « collecte » des « aumônières », et tout le monde pouvait lui tomber sur le dos, et alors, gare au châtiment !…

 

        Un après-midi, donc,  à l’heure où le jour commençait à tomber (c’était l’hiver et il faisait vite nuit), il y avait foule sur toutes les places et dans toutes les ruelles. J’étais de garde, et Titi venait de me rejoindre avec son butin que je plaçai immédiatement dans une de nos caches secrètes. Puis ce fut le tour de Rako, qui s’approchait tout hilare de ses succès faciles. Nous prenions le temps de respirer tranquillement, quand un homme  passa devant nous. Il tirait un âne sur lequel une jeune femme était perchée.

-          Tiens ! Encore lui ! C’est la 3ème fois que je le croise ! Il doit chercher où loger, mais avec son allure de sans-le-sou et sa femme qui va pouponner, il n’y arrivera pas ! Parole de prophète, il n’a pas fini de tourner en rond.

-          Elle ressemble à ma sœur, murmura Titi. Avec le froid qui va tomber, cela ne sera pas kasher pour elle !…

Et, profitant du crépuscule, Titi et Rako reprirent leur chasse aux bourses mal surveillées par leurs propriétaires naïfs.

C’est Titi qui réapparut le premier quand la nuit fut entièrement descendue sur la bourgade. En dépit de son air tranquille, je remarquai vite une sorte d’inquiétude qui semblait le tenailler. Comme il n’avait pratiquement rien rapporté de son expédition, je lui ai demandé si tout allait bien.

-          Ouais, ça va…Mais j’ai revu le jeune couple de tout à l’heure… deux fois ! Ils n’ont rien trouvé, et la femme n’en peut plus, celle qui ressemble à ma sœur…Ils sont juste assis devant la maison d’Eléazar Ben  Shadrack…

Rako arrivait à son tour,  avec les poches pleines. Il avait entendu les propos de Titi.

-          Et alors ? Que veux-tu y faire ? On ne peut pas les loger ! Ce n’est pas notre affaire !

-          Et si on les prenait aux Cactus…Pour une nuit ?

-          T’es pas fou, il n’y a pas de place ! Et puis tu vois que la fille accouche cette nuit ? De quoi aurions-nous l’air ?

Je proposai alors :

-          Et la grotte de chez Schlomo ? C’est pas loin, c’est plus grand. Il y a même sûrement de la paille.

-          T’es complètement fou ! Et puis il y a le bœuf, là-bas.

-          Il les tiendra au chaud !

On éclata tous de rire, mais, en réalité, on était tout contents d’avoir trouvé une possible solution. Remarquez bien que nous ne les connaissions pas, ces gens. Mais pas du tout !… Enfin ! Ce sera à eux de voir.

Les trois ensembles, nous nous sommes mis à la recherche du couple. Ce ne fut pas difficile puisqu’ils étaient toujours assis devant la maison d’Eléazar. Les copains me poussèrent en avant.

-          Monsieur, mes amis et moi, nous avons l’impression que vous cherchez un coin tranquille pour la nuit et, peut-être aussi, pour Madame.

L’homme qui était encore jeune, releva la tête. Je vis qu’il avait pleuré. Ce devait être de la fatigue ou du chagrin. Je m’enhardis :

-          On connaît un coin pas riche mais bien à l’abri. C’est une grotte qui sert d’étable. Là-bas, personne ne vous ennuiera. Vous serez seuls et ce n’est pas loin.

Il nous regarda, l’un après l’autre, sans rien dire, puis se décida.

-          Viens, Marie, on y va !…Merci les petits gars, c’est bien gentil à vous de venir à notre aide.  Yahweh vous en récompensera !

-           

On leur montra l’endroit. Ils semblaient soulagés. Surtout elle avec son gros ventre de future maman. Et puis, nous nous sommes retirés chez nous, derrière notre cactus, pour compter et partager notre butin. Il n’avait jamais été aussi important, et je supputais que ma Mère en aurait pour plusieurs mois sans se faire trop de soucis. C’est alors que je me souvins qu’une partie de l’argent «récolté» au cours de la matinée était restée dans une de nos cachettes, et qu’il fallait la récupérer au plus vite avant que quelqu’un ne la découvre. J’y allais au pas de course…Un peu trop vite et faisant trop confiance à la nuit. Un veilleur mit la main sur moi alors que je venais de saisir le pécule. J’étais pris !  Et en flagrant délit ! Heureusement, mon habileté à jouer des coudes dans les ruelles et mon agilité à tout faire en un clin d’œil, me sauvèrent la peau : Je mordis à pleines dents la main du sbire, lui donnai un coup de genou dans le bas ventre, et hop ! Je disparus dans la nuit.

 

Mais l’alerte avait été donnée et quelqu’un était à mes trousses… Non, ils étaient plusieurs et, au bruit de leurs pas, ils se rapprochaient dangereusement. Cherchant où me terrer, je changeais soudain de direction et finis par me trouver devant la grotte de chez Schlomo. Il n’y avait pas à hésiter. J’entrai, vis la jeune femme étendue sur la paille et l’homme à genoux près d’elle. Je bredouillai une excuse et je filai me cacher derrière la mangeoire du bœuf. Il était grand temps. Mes poursuivants entraient déjà.

-          Que cherchez-vous, dit l’homme, ne voyez-vous pas… ?

-          Oh, excusez-nous ! On cherche un petit voleur…

-          Et vous pensez le trouver ici ?

Le ton était sévère et les gardes crurent comprendre qu’ils étaient au mauvais endroit.

-          Excusez-nous. On ne savait pas…

Et ils se retirèrent tout embarrassés, et j’entendis leurs piétinements s’éloigner.

Soulagé et reprenant mon souffle, je vis alors que la jeune femme avait donné naissance à un bébé qu’elle serrait contre sa poitrine. Il était vraiment né au bon moment puisqu’il avait mis les gardes en déroute ! J’avais vraiment eu de la chance !…Mais maintenant il fallait bien que je m’en aille… En les remerciant de ne pas m’avoir dénoncé, je les félicitais de ce beau bébé dont la présence semblait avoir effacé toutes les traces de fatigue de leurs visages.

-          Comment allez-vous l’appeler ?

-          Jésus.

Du fond de ma poche, je sortis un denier avec l’intention de le remettre au nouveau-né, en signe d’amitié. Mais l’homme m’arrêta.

-          Petit gars, nous te sommes très reconnaissants pour nous avoir guidés, hier soir, dans cette place bien tranquille. Mais aujourd’hui, nous ne pouvons pas accepter l’argent que tu offres de si bon cœur. Ce n’est pas ton argent. Tu l’as dérobé et tu dois le rendre à son propriétaire. Yahweh a dit d’aimer tous les hommes et de ne pas prendre ce qui leur appartenait. Toi qui es si gentil pour nous, tu devrais bien le comprendre…

 

Je le regardais. Non, je ne comprenais pas. Rendre cet argent au gros bourgeois bedonnant qui n’en avait pas besoin et qui sûrement ne s’était pas rendu compte de sa disparition ? C’était de la folie ! Moi, ma Mère, mes copains, on en avait tous besoin de cet argent ! Pour vivre et manger ! Vraiment je ne comprenais pas. Et pourtant le type qui était là devant moi, était drôlement sympa avec sa petite dame toute mignonne, et son bébé qui rêvait aux anges.

-          Bon, alors, tant pis !

Et je m’éloignais en regardant le denier resté au creux de ma main.

 

      Par précaution, pendant plusieurs jours, je restai tapi dans notre antre du cactus. Titi et Rako, à qui j’avais raconté mon aventure, retournèrent au bourg, mais sans rien ramener. Ils observaient seulement la foule et n’avaient  aucune envie de tomber dans les mains des gardes du cruel Hérode. Un soir, en revenant, ils me rapportèrent des rumeurs alarmantes. Les gens avaient peur, car une unité spéciale du Roi avait fait son apparition et semblait bloquer toutes le issues. Ils devaient certainement rechercher quelqu’un ou quelque chose. Nous décidâmes d’aller enfouir notre butin ailleurs, dans un endroit désert, puis d’envoyer Titi en ville. C’était lui le plus grand et le plus capable de parler.

     Il revint tard, et un tantinet ivre. Il nous confessa qu’il avait bu un verre avec un soldat fanfaron et très  porté sur les confidences.

-          Un bruit court bien peu rassurant : Dans le plus grand secret, Hérode recherche un enfant, un bébé, qui pourrait être proclamé Roi, et il n’aime pas ça.

-          Tu m’en dis tant ! Un enfant qu’on dit Roi ? Mais tu rêves !

-          C’est ce qu’on m’a dit. Il y aurait même des ordres de…

Il fit le geste du poignard qui coupe une tête.

-          Crois-tu que cela pourrait nous concerner ? On ne sait jamais !

-          Bien sûr que non ! Mais, eh ! J’y pense ! le gamin de chez Schlomo ? Je ne le vois guère se déclarant Roi…Mais cela me ferait mal au cœur qu’Hérode mette sa sale patte dessus !

-          Chut ! on pourrait t’entendre… Mais c’est vrai ce que tu dis, il pourrait y toucher, et ça… !

-          Que faire ? On ne peut tout de même pas donner l’alarme sans être sûr de notre fait ! Ni laisser les soldats le trouver impunément !

-          Ecoutez, j’ai une idée !

Et Rako nous expliqua son plan.

    Nous partîmes par des chemins différents  Pour surveiller à distance les alentours de la grotte de chez Schlomo. Vers minuit, il y eut au loin du bruit, des cris, des pleurs, du chambardement, une alarme générale remplie de rage et de terreur. Et cela se rapprochait. Il fallait faire vite. C’est alors que l’homme, sa femme et le bébé sortirent tirant l’âne derrière eux et déjà prêts à s’enfuir. Ils avaient terriblement peur.

    Mais ils nous reconnurent avec un certain soulagement.

-          Vite, dit Rako, par ici. On va vous conduire par de petites ruelles. Laissez votre âne à Jéhoud. Il va le sortir de la ville par un autre chemin. Nous avons convenu d’une place pour se rencontrer. Ne vous faites pas de souci. Venez vite !

 

Nous nous retrouvâmes au cactus, tout essoufflés mais sains et saufs.

-          Entrez, blottissez-vous et ne bougez pas. Ils vont sûrement venir mais ils ne vous trouveront pas. Nous, on va se mettre sous l’arbre là-bas, avec l’âne. On passera pour des voyageurs. Les sbires du Roi, sont étrangers ici, ils ne nous reconnaîtront pas.

Tout se passa comme prévu, et vers la fin de la nuit, quand les événements semblèrent se calmer, nous fîmes sortir le couple de notre cachette. Ils reprirent leur âne, et sous notre escorte, ils purent aisément prendre de petits sentiers déserts les amenant dans la direction de l'Egypte.

Au moment de nous séparer, ce fut la petite dame qui nous adressa la parole. Je me souvins alors que son mari l’avait appelé Marie.

-          Comment vous remercier de votre aide ? Notre petit Jésus et mon gentil Joseph vous sont infiniment reconnaissants pour ce que vous avez fait pour eux. Merci !…Dommage cependant que votre bon cœur ne soit pas aussi touché par l’embarras et la souffrance que vous causez aux autres par vos larcins répétés. Gagnez votre vie en travaillant honnêtement, et méfiez-vous du bagne et de l’esclavage ! Mais Yahweh vous aime. Il prendra soin de vous…

 

Et celui qu’elle avait appelé son gentil Joseph ajouta :

-          A propos, nous avons laissé quelque chose de trop lourd pour nous dans votre réduit. C’est pour vous. Nous vous le donnons de bon coeur. Faites-en bon usage !

Et ils s’éloignèrent avec un geste d’adieu et un beau sourire.

En rentrant dans la grotte du cactus, nous eûmes une grosse surprise : Il y avait là de la myrrhe, de l’encens et surtout un joli tas d’or…De quoi nous mettre tous à l’abri du besoin avec nos parents !

Alors chacun s’assit en silence et se mit à réfléchir sur ce qu’il allait maintenant faire honnêtement de sa vie.

 

Roland Jeanrenaud